LE DEVOIR / Libre Opinion - La pire méthode de gestion des déchets / (le 28 juillet 2008)
Le projet d’agrandissement du dépotoir de Westville, dans le nord de l’État de New York, menace directement la salubrité des eaux coulant depuis les Adirondacks, ce qui inclut notamment la rivière Châteauguay, mais également de nombreux cours d’eau sillonnant le Haut-Saint-Laurent. Les inquiétudes concernant la qualité de l’air aux environs du site, mais aussi sur une plus longue distance, sont également compréhensibles et fondées. Au-delà du symptôme du «pas dans ma cour», le projet proposé reflète de loin la pire méthode de gestion des déchets.
Pourquoi alors multiplier par six la taille du dépotoir, comme on le prévoit? Bien évidemment, parce que c’est rentable d’enfouir les ordures. Rien de plus simple! Quand on sait le retard que les États-Unis accusent en matière de gestion des déchets (les États-Unis produisent 12,5 % des déchets mondiaux, mais ne représentent pas 1 % de la population mondiale), on se demande bien pourquoi nous devrions en subir les conséquences. Un dépotoir, c’est la solution la plus simple sur le plan économique et la pire sur le plan environnemental.
L’Europe a passé des années à étudier la situation de la gestion des déchets et en est arrivée à une conclusion, il y a un mois, en adoptant une hiérarchie des méthodes de gestion des déchets. D’abord, réduire la quantité de déchets produits. Ensuite, réutiliser (ce qu’il est possible de faire avec les dépôts sur les bouteilles de bière et les 18 litres d’eau). Puis recycler (comme le très efficace dépôt sur le plastique, le verre et l’aluminium, les collectes sélectives, pas seulement à la maison mais à tous les coins de rue, dans les édifices publics).
Et pour le reste, l’incinération avec récupération efficace (de 25 à 80 %) de l’énergie contenue dans les déchets résiduels. En guise de transition, on permet la mise en décharge, qui doit cependant être complètement éradiquée d’ici 2025, objectif déjà atteint en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne. En Europe, comme partout ailleurs, la dernière chose à faire — on l’a compris — serait donc d’augmenter (par six fois!) la taille des décharges.
Outre la quantité effroyable de gaz à effet de serre émise par les décharges (laquelle n’est malheureusement pas le premier souci pour de très nombreux États-Uniens), il y a également deux aberrations à mettre les déchets en décharge. La première, et de loin la pire, c’est que les décharges n’assument pas du tout la sécurité de ce qu’on met dedans. Pire, la garantie des membranes géotextiles, qui sont mises au fond des décharges et qui sont sensées empêcher le contact avec la nappe phréatique, ne dépasse pas les 5 à 10 ans. Imaginez: la garantie sur une automobile est aussi longue que celle qui protège une nappe phréatique des contenus toxiques des déchets. Mais qu’est-ce qui se passe après cette période de garantie?
Il n’y a qu’à jeter un coup d’oeil à la situation des déchets à Naples, en Italie, où les dioxines provenant d’ordures abandonnées n’importe où ont contaminé le sol et l’alimentation des vaches laitières à l’origine de la fabrication du fromage mozzarella. Bien sûr, à Naples, on parlait de décharges illégales, c’est-à-dire sans membrane géotextile et sans clôture autour du site. C’est à peu près la différence entre une décharge contrôlée et une illégale…
Mais au-delà de cette mise en contexte de l’élimination inadéquate de ces déchets qui peupleront le sous-sol de l’État de New York pendant des siècles, on pourra toujours soutenir que c’est la solution la moins chère.
Dommage, voisins étasuniens, vous êtes installés au pays le plus riche au monde! Et New York est l’un des États les plus riches aussi. Il y a donc forcément une solution meilleure pour l’environnement, fut-elle plus chère sur le coup, mais bien plus rentable pour le futur.
Je parle évidemment du recyclage. Le comté de Franklin (dont il est question) n’a pas de service de recyclage, selon Claude De Bellefeuille, députée bloquiste de la région. Avec un taux de recyclage de 29 % (en 2005, ce qui est sous la moyenne nationale), l’État de New York devrait augmenter son taux de recyclage avant de venir enfouir des papiers, des plastiques et des métaux sous nos yeux. Pour les matières non recyclables, dont la biomasse (déchets de jardin, restes alimentaires), elles sont bien mieux valorisées énergétiquement (toute la biomasse, soit 60 % des déchets résiduels incinérés, est neutre au plan carbonique) que laissées libres de former du méthane (21 fois plus dangereux que le CO2 en ce qui a trait au potentiel de changement climatique) et des dioxines.
Si les États-Unis s’inquiètent de la montée du prix du pétrole, pourquoi ne se lancent-ils pas dans le recyclage et la valorisation énergétique des déchets résiduels? La dépendance aux énergies importées serait réduite, sans parler de la réduction des émissions de gaz à effet de serre et d’une gestion hygiénique des déchets. Le seul argument contre ces formes complémentaires de valorisation des déchets, c’est qu’elles sont chères.
Mais si les Belges, les Allemands, les Italiens et les Français peuvent se payer ce système, pourquoi pas nos voisins du sud? Et il y a des sous à faire à développer ces technologies: le recycleur collecte des matières pour presque rien et peut désormais les revendre à profit (surtout les métaux). Quant à la valorisation énergétique, c’est une énergie renouvelable, au même titre que l’hydroélectricité ou l’éolien.
Bref, même s’il y a peu de chances que le projet soit modifié ou annulé, il doit servir d’exemple pour le Québec, où nous pouvons encore augmenter notre taux de recyclage (actuellement de 48 %) et où on devrait sérieusement songer à fermer nos décharges afin de réduire nos émissions de GES et cesser de laisser des traces archéologiques de notre présence consumériste qui persisteront durant des centaines d’années.
Le lundi 28 juillet 2008.
http://www.ledevoir.com/2008/07/25/199108.html
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